Une histoire de bleu

« Pourquoi demeurent-ils si longtemps devant le bleu, sinon pour faire face à ce qui fut là avant eux et qui restera toujours après eux: cette question muette, à jamais posée?…

(…) Ce bleu, ils y reviennent comme à leur oxygène. Ronde, la mer pour la soif. Y aller boire, comme les vaches vont à la rivière! Puisque aucune eau d’ici ne désaltère! Aucun amour humain assez vaste et profond. Ô mourir en aimant si mal, hanté d’autre chose, toujours, qui ne survient pas! Tout ce bleu rentré dans la gorge. Rêve et coeur ravalés, ils souffrent d’un âcre besoin. Être enfin ce bateau qui boit par toutes les coutures!

(…) Bleue, la lumière du jour. Bleu cet espace où chacun marche. Cet air même qu’il respire. La transparence qui baigne son visage lui fait désirer d’être aimé. La terre ainsi parfois s’envole, comme allégée d’elle-même par tout le ciel qui la surplombe… Le coeur devient un lac. Immobile, sur le point d’ajouter une larme à la mer qui pousse et accroît sa vague sous la calme surface de son indifférence.IMG_2497

(…) Tu es resté ainsi des heures entières à observer la façon de mourir des vagues: en gerbes, en jupons, en linges mouillés, en nappes, en caresses, en frissons, en bouillon de onze heures, en mouvement de paupières, en guerre de cent ans, en averse blanche, en dernier coup de reins par où l’amour s’achève.

La mer qui n’en peut plus de répéter la mer sait que ceux qui viennent là, le soir, fumer une dernière cigarette, ne s’intéressent précisément au fait qu’ils ne comprennent rien de ce qu’elle leur raconte. Sans doute même s’installent-ils sur un banc de bois peint afin d’écouter l’incompréhensible, ou de se bercer de l’incompréhension. Ils prêtent l’oreille au violoncelle, silencieusement couché au large, d’un bois bleu et profond, dont l’horizon est la corde unique. »

Extraits de Jean-Michel Maulpoix, L’Instinct de ciel, Mercure de France,2000.

 

 

« Les femmes aux yeux noirs ont le regard bleu.

Bleue est la couleur du regard, du dedans de l’âme et de la pensée , de l’attente, de la rêverie et du sommeil.

Il nous plaît de confondre toutes les couleurs en une. Avec le vent, ;a mer, la neige, le rose très doux des peaux, le rouge à lèvres des rires, les cernes blancs de l’insomnie autour du vert des yeux, et les dorures fanées des feuilles qui s’écaillent, nous fabriquons du bleu.

Nous rêvons d’une terre bleue, d’une terre de couleur ronde, neuve comme au premier jour, et courbe ainsi qu’un corps de femme.

Nous nous accoutumons à n’y point voir clair dans l’infini, et patientons longtemps au bord de l’invisible. Nous convertissons en musique les discordances de notre vie. Ce bleu qui nous enduit le coeur nous délivre de notre condition claudicante. Aux heures de chagrin, nous le répandons comme un baume sur notre finitude. C’est pourquoi nous aimons le son du violoncelle et les soirées d’été: ce qui nous berce et nous endort. Le jour venu, l’illusion de l’amour nous fermera les yeux. »
(…)

« Ce bleu n’appartient à personne.

Il n’est ni le bien des hommes ni le royaume des dieux. Il circule et se répand, distribuant partout la matière mobile de son propre rêve. Le fini et l’inachevé échangent en lui leurs vertus. S’il n’est point d’âme ni de principe, au moins existe-t-il ce bleu, toujours prêt de s’entrouvrir dans la grisaille des jours, offert à quiconque et pour rien, telle la paume d’une main vide, et telle une promesse dont chacun doit savoir qu’elle ne sera point tenue. C’est bien ainsi: cette lumière sur notre misère, cette beauté proche de notre mort. De quoi écrire encore des livres, peindre des toiles, aimer, et composer de la musique.  »
(…)
… »piqués comme des balises sur la ligne d’horizon, brillent les yeux de la femme, d’un bleu exact et clair. Ce bleu n’est guère qu’un signe peint, une minuscule araignée d’encre. Mais elle transporte ainsi le ciel sur son visage. Une miette d’infini tremble sous ses paupières. Un peu de jour est tombé là; un reste de pensée s’attarde, ou de croyance, à la place même de l’âme qui n’est qu’une tache de lumière dans l’obscurité de la tête. »

Extraits de Jean-Michel Maulpoix, Une histoire de bleu, Mercure de France, 1992

Jean-Michel Maulpoix est écrivain et universitaire. Il a publié plusieurs recueils de poésie ainsi que des études critiques sur plusieurs poètes ainsi que des essais généraux de poétique.  Il dirige la revue numérique de littérature et de critique  Le Nouveau Recueil. Il enseigne la poésie moderne et contemporaine à l’Université Paris III-Sorbonne.

 

Voir aussi le site officiel Jean-Michel Maulpoix

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